Dure traversée de la méditerranée : Migrants stratèges !

 

IBK avait déclenché l’hilarité générale en Afrique lorsqu’il avait proposé à Mamadou Gassama de rejoindre les rangs de l’armée malienne après son exploit héroïque. Cependant à y regarder de très près, l’idée n’est pas aussi complètement saugrenue qu’elle paraît de prime abord.  Les migrants déploient des trésors d’ingéniosité et de détermination pour arriver à leurs fins. Seul le sort peut les arrêter dans leur quête. Tous n’ont pas pour destin funeste de mourir de soif dans le Sahara abandonnés par des passeurs inhumains, de maltraitance des suites du multi séculaire esclavage par les arabes en Lybie ou de finir dans les intestins de poissons méditerranéens. Et ceux dont le sort est de ne plus pouvoir donner de nouvelles à leurs parents n’ont certainement pas manqué de détermination ou de courage. Paix à l’âme de ces innombrables anonymes braves morts en tentant d’améliorer la vie de leur famille.

Le migrant(e) qui se trouve au bord africain de la méditerranée a, par les épreuves endurées pour arriver là où il se trouve, démontré qu’il possède toutes les capacités physiques et mentales qui sont attendues d’un bon soldat : endurance physique, résistance à la soif, à la chaleur et au froid ; capacité de vivre dans des environnements sociaux et physiques hostiles ; esprit de corps, esprit de sacrifice, capacité de surmonter la peur face au danger de mort. Tout cela est plus ou moins connu. Ce qui l’est moins c’est leurs capacités de planification stratégique qui font de certains d’entre eux plus que des soldats, de véritables officiers de commandement.

A 6 heures du matin, dans la fraicheur matinale les gardes frontaliers marocains attendent impatiemment l’heure de la relève. Les membres engourdis et les yeux rougis par le manque de sommeil ils ne distinguent pas encore dans la forêt environnante la troupe de migrants prête à se lancer à l’assaut des barrières de Ceuta, l’enclave espagnole en territoire marocain. L’Union européenne a contraint le Maroc à empêcher les migrants de traverser la méditerranée ou de grimper les murailles métalliques qui séparent les enclaves espagnoles du Maroc. Le Maroc a beau vouloir accommoder les migrants africains au nom de sa politique de rapprochement vers le continent noir, en leur accordant notamment des titres de séjours, il ne peut s’opposer frontalement aux desiderata de l’UE en matière de politique migratoire sous peine de voir bloquer ses exportations vers l’Europe, combien vitales pour son économie et la survie de son agriculture. Voici donc les forces de l’ordre marocaines seraient obligées de faire le sale boulot des européens et en récolter la mauvaise publicité en cas de drame. Rappelez-vous des tristes évènements de Ceuta et Millilia au début des années 2000. Le Maroc avait été accusé à tort, dans les organes de presse européens et africains d’avoir réprimé dans le sang une tentative de migrants de pénétrer ces enclaves espagnoles. La presse européenne avait crié à la violation des droits de l’homme tandis que dans la presse africaine le royaume chérifien avait été accusé de racisme. Tout avait été rapporté dans la presse internationale, écrite comme audiovisuelle, comme si en fait les policiers marocains avaient commis des bavures en empêchant les migrants de fouler le sol marocain. En réalité les migrants entraient au Maroc, par les airs comme par voie terrestre, sans grandes difficultés. C’était l’époque où n’importe quel africain pouvait se procurer aisément des papiers maliens moyennant finances. Et comme il n’existait pas de visa d’entrée entre le Mali et le Maroc, muni de passeport malien le migrant traversait tranquillement les contrôles aéroportuaires et terrestres. D’ailleurs même ceux qui n’avaient pas de papiers maliens pouvaient entrer par voie terrestre à partir de l’Algérie. A l’intérieur du territoire marocain les papiers des migrants n’étaient contrôlés que lors de certains trajets vers les villes du nord du Maroc, et lorsque les policiers constataient qu’ils n’avaient pas de titre de séjour tout ce qu’ils risquaient c’était d’être ramenés dans les villes du centre et du sud du pays où ils vivaient certes dans des conditions difficiles mais sans aucun harcèlement des forces de l’ordre.

C’étaient en fait les barrières érigées par l’Espagne de José Aznar qui avaient fait payer le plus grand tribut   aux migrants, c’était la Guardia civile espagnole qui les avait matraqués à sang. Les policiers marocains avaient été sur injonction de l’UE postée sur le territoire marocain pour empêcher les migrants, déjà présents sur le sol marocain, d’escalader les grillages, murs et barbelés qui séparent les enclaves espagnoles du Maroc. Ils avaient été débordés par le nombre des migrants qui avaient pris d’assaut les frontières espagnoles. Le Maroc n’a pas pu se défendre dans les médias internationaux et a dû assumer la débâcle des forces de l’ordre espagnoles et de la politique migratoire d’Aznar sans broncher. Le pot de terre ne peut raisonnablement se battre avec le pot de fer. L’Espagne avait fait comprendre au Maroc qu’en cas de protestation elle bloquerait toutes les exportations de fruits et légumes marocains vers l’Europe à ses frontières. Le Maroc ne pouvait se permettre le luxe de voir la production de ses paysans pourrir au port de Tanger au motif de rétablir son image écornée.     

Il y a grosso modo deux façons d’accéder à l’Europe pour les migrants à partir du Maroc. La première consiste à traverser le détroit de Gibraltar. A son point le plus septentrional, la grande ville portuaire du nord du Maroc, Tanger, n’est séparée des côtes espagnoles que de quinze kilomètres. Par beau temps, du boulevard Mohamed V de Tanger, là où même une partir de Jason Bourne 3 a été tournée, on peut apercevoir les phares des véhicules roulant du côté de l’Espagne. Un supplice de Tantale moderne. Le paradis à portée de bras et en même temps combien inaccessible. Avant que la téléphonie mobile n’arrive au Maroc les habitants de Tanger se connectaient au réseau GSM avec les puces d’opérateurs espagnoles. De Tanger les cafés captaient les télévisions espagnoles au grand bonheur des téléspectateurs marocains fans du championnat espagnol. Les habitants de Tanger baragouinaient plus facilement l’espagnol que le français pourtant langue dans laquelle l’enseignement supérieur est dispensé au Maroc. L’Espagne était comme un immense aimant qui attirait inexorablement les marocains. Chaque jour des dizaines de véhicules transportant des marchandises traversent sur des ferrys le détroit. Cependant la sophistication et le sérieux des contrôles frontaliers des deux côtés du détroit font qu’il est presque impossible d’échapper aux forces de l’ordre et de se glisser en Espagne à bord d’un ferry ou caché quelque part dans un camion. La marine espagnole patrouille la Méditerranée et l’Atlantique pour rechercher et intercepter les embarcations qui tentent illégalement de pénétrer les eaux territoriales espagnoles.

Pourtant la marine espagnole n’a aucun effet dissuasif sur les migrants. Elle a beau les repousser, s’approcher dangereusement d’eux sur leurs embarcations de fortune, les éclabousser d’eau de mer avec la puissance maximale des moteurs de ses navires au point de les faire chavirer, ils n’en n’ont cure.

La traversée de la méditerranée a connu plusieurs avatars. Actuellement elle consiste à obtenir une embarcation auprès des passeurs professionnels qui apprennent à un ou plusieurs migrants comment diriger le bateau et leur indiquent les moments et les lieux propices à la traversée. Ce mode de voyage est très cher et peut coûter jusqu’à 2.000 euro sans garantie de succès, sans garantie de ne pas reposer au fond de l’océan pour l’éternité. Seulement c’est le mode de voyage dont la probabilité de réussite est la plus élevée. 

Le second mode consiste à pénétrer dans l’une des deux enclaves espagnoles situées en territoire marocain : les fameuses villes de Ceuta et Millilia. Il ne nécessite pas de payer de l’argent à des passeurs, est moins risqué pour la vie, mais offre en revanche moins de chances d’entrer en Europe : de grandes barrières surmontées de barbelés gardées 24h/24 des deux côtés se dressent entre les migrants et la terre promise. Les tentatives de franchissement de ces barrières sont organisées par les migrants comme de véritables expéditions militaires. C’est l’occasion pour certains de déployer tout leur génie stratégique et de leur maîtrise de l’art de commander à d’autres hommes. On ne s’impose que grâce à ses qualités intrinsèques que l’on met au service de l’intérêt collectif. Les migrants ont un seul objectif et écartent de leur chemin tout individu du groupe qui tente d’entraver leur marche vers le succès.

Jusqu’à une date récente à Fès les autorités marocaines avaient laissé les migrants s’installer sur un terrain vague à proximité de la gare de train. Les gens y étaient organisés en communauté. Chaque communauté avait son président, son ministre du budget et ses conseillers. Les responsables choisis élaborent les règles de vie commune et font la police. Les montants des cotisations sont débattus publiquement et la réédition des comptes est faite sans que les membres de la communauté l’exigent. Tout le monde respecte les règles et les fautifs s’acquittent de leur peine sans réserve, autrement ils sont exclus de la communauté et de toute la solidarité qu’elle offre. Même les demeurés savent qu’ils ont tout à perdre à ne plus bénéficier de la solidarité des autres. Les nouveaux arrivants reçoivent l’aide des plus anciens pour fabriquer leur tente et leur lit et s’intègrent sans accroc dans les hiérarchies établies. La gestion des fonds est transparente, pas de détournement, pas de mauvais usage. La justice est impartiale et personne ne peut prétendre ignorer les règles. 

C’est dans ce genre de camps que les migrants font l’apprentissage des règles qu’ils devront suivre pour tenter d’entrer en Espagne. C’était là aussi où ils se préparaient matériellement pour partir à l’assaut des forteresses espagnoles.

Plusieurs fois dans l’année, après une longue et méticuleuse préparation les migrants partent à l’assaut des barrières espagnoles. D’abord peu à peu des villes marocaines les migrants qui s’estiment prêts arrivent dans les forêts environnantes des enclaves espagnoles. Pour échapper aux contrôles des policiers marocains les voyages en bus sont jalonnés de détours et alternés avec de longues marches à pieds.

Sur le théâtre des opérations l’organisation devient quasiment militaire. Le commandement est unifié et toutes les communautés se placent sous une bannière unique. Les leaders émergent, s’organisent, choisissent les soldats et répartissent les tâches. Auparavant ils auront fait leur provision de victuailles aux odeurs légères que les chiens renifleurs de la police marocaine détectent difficilement et sur place s’enduisent le corps de pétrole afin de déjouer le flair de ces mêmes chiens. A ce moment leur déguisement n’a rien à envier à ceux des forces spéciales que l’on voit au cinéma. Pour échapper à la vigilance des drones espagnols ils ne se déplacent en masse que par temps couvert et disposent de guetteurs en des points déterminés pour connaitre à l’avance les éventuels mouvements des forces de l’ordre marocaines. Ceux qui se bagarrent ou ceux qui font délibérément du bruit pouvant alerter la police sont systématiquement attachés et bâillonnés et laissés à leur sort jusqu’à ce que mort s’en suive s’ils sont convaincus d’espionnage ou de traitrise. La règle est martiale. Lorsque dans la forêt le nombre de migrants atteint une taille critique pour lancer un assaut victorieux le plan d’attaque est défini par les leaders. Les assauts ont toujours lieu au moment de la relève, à l’aube, lorsque les gardes frontaliers ont le moins d’énergie. Avant de s’attaquer aux barrières coupantes et aux matraques des gardes certains se protègent leurs membres avec rouleaux de cartons, des gants d’ouvriers.

Les migrants sont repartis en plusieurs compagnies ayant chacune des rôles spécifiques. La première compagnie agit comme un bélier qui enfonce la ligne des gardes. Elle est aussitôt remplacée par la deuxième munie de leurs excréments. Sa stratégie consiste à utiliser le complexe racial de supériorité de l’adversaire contre lui-même. Le policier arabe ne peut supporter de se voir jeter sur le corps les excréments d’un noir. Il se replie, abandonne sa position et avant que sa hiérarchie ne le recadre il y a une ouverture que la troisième compagnie munie des cisailles exploite pour s’attaquer aux barbelés. Ensuite le gros de la troupe comme une nuée escalade les barrières. Un assaut peut impliquer jusqu’à mille gaillards déterminés à tenter le tout pour le tout. 

Avant d’en arriver à l’usage des excréments c’était la chaux vive qui était employée, puis face à l’adaptation des adversaires à cette tactique les chefs d’état-major des migrants ont procédé à une innovation stratégique.

Par le passé il est arrivé que l’Espagne fît des appels d’air en diminuant les effectifs de ses gardes-frontières. Il n’y avait aucun communiqué officiel qui annonçait de telles mesures mais les migrants trouvaient toujours les moyens d’en être informés grâce à leurs camarades qui avaient réussi à entrer en Espagne. Ils disposent donc de réseaux de renseignements qui leur permettent d’être au courant des subtilités de la politique migratoire et étrangère espagnole et européenne.

Sur la conduite des opérations comme sur la collecte des renseignements l’aptitude stratégique des migrants à mener et gagner des batailles est indéniable et l’immense majorité d’entre eux méritent d’intégrer les armées africaines. Si l’Union africaine décidait un jour de fonder une armée qui ne soit pas l’addition ineffective de troupes d’armées africaines elle serait bien avisée d’aller recruter en priorité dans les camps de migrants où en plus de toutes les qualités requises du bon soldat ils sont l’expérience inestimable de la collaboration internationale pour atteindre un objectif commun.

 Abdoulaye S Bagayogo: L’Oeil du Mali 

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