Lutte contre la corruption: comment aider la magistrature malienne à être efficace

L’instruction des dossiers de lutte contre la corruption par les magistrats maliens revient à confier une chirurgie du cœur à un chirurgien qui n’a jamais participé à une opération du cœur après l’obtention de son diplôme de spécialisation, et qui n’a pratiqué de toute sa carrière que des actes chirurgicaux anodins et banals. C’est donc la mort assurée du patient au bout du compte.

Pour vous en convaincre, rappelez-vous que rares sont les affaires financières ayant défrayé la chronique qui ont trouvé leur dénouement dans les tribunaux. À l’exception notable du procès «crimes économiques», tenu en 1998, je reviendrai d’ailleurs sur les leçons à tirer de ce procès, il n’y a quasiment pas eu d’affaires financières de taille jugées par les tribunaux maliens depuis au moins une vingtaine d’années. Et les rares à y être passées sentent encore le souffre, souvenez-vous de l’affaire de la BHM.

Si pendant vingt ans la justice malienne n’a pas instruit et jugé des affaires financières d’importance, c’est qu’elle en a été soit empêchée, soit qu’elle s’est rendu complice en rendant des non-lieux à bout de bras à partir d’instructions bâclées. Personne ne soutiendra que depuis l’avènement du multipartisme, les Maliens sont devenus si vertueux qu’il n’y avait pas d’affaires financières à instruire et à juger ou qu’ils sont devenus trop honnêtes et ont trop pitié des pauvres pour toucher aux deniers publics.

Quel que soit le cas de figure, il revient que les magistrats maliens n’ont pas eu la main, depuis de trop longues années, à sévir contre la criminalité financière. Ils sont sûrement intelligents nos magistrats, assurément beaucoup d’entre eux ont reçu de bonnes formations initiales, mais l’instruction d’affaires financières ne s’apprend pas sur les bancs de l’école ; elle s’acquiert surtout par la pratique au sein de cabinets dédiés où l’expertise est lentement et patiemment mûrie et transmise aux plus jeunes par les plus anciens.

C’est cette expertise qui manque et ne nous trompons pas en pensant que le problème fondamental de la justice malienne est d’ordre éthique. En fait, la justice malienne est dans un pire état que l’armée malienne avant l’attaque de Konna. L’armée malienne se porte bien mieux aujourd’hui grâce aux formations qu’elle a reçues de l’Union européenne, aux aides multiformes fournies par les autres partenaires du Mali. Les tares de notre armée n’étaient pas connues du grand public en raison de la nature même des interactions entre l’armée et son peuple, il nous a fallu subir des agressions extérieures et l’occupation de notre territoire pour nous en rendre compte.

Au contraire, les citoyens côtoient la justice au quotidien. Ils en subissent les avanies. De plus, les magistrats étant nos parents, nos amis d’enfance, nos compagnons de grin, nos alliés, nos voisins, les faces cachées de la justice au Mali ne sont point un secret pour un observateur un tant soit peu averti. Nous savons donc que la justice malienne est vermoulue. Il faut alors être très prudent en lançant les filets de cette justice à l’assaut des grands prédateurs des deniers publics. Ils ne risqueront pas de passer à travers ses mailles mais de déchirer les filets eux-mêmes et de faire chavirer le navire de la lutte contre la corruption entraînant le naufrage du Mali.

Car il ne faut point se leurrer, le pays est à bord de ce navire. Les nombreux laissés-pour-compte, toujours en nombre croissant depuis l’indépendance du pays, ont exprimé leur ras-le-bol en soutenant le changement de régime du 18 août et n’ont accordé massivement qu’un sursis au président de la transition pour résoudre leur mal être. Si le Mali a rebroussé de quelques pas du bord du précipice, il n’en est pas encore suffisamment éloigné. Un petit glissement de terrain et c’est la chute fatale.

Bien avant l’annonce publique par le chef de l’Etat de l’ouverture de la chasse aux gros gibiers, les requins, orques, cachalots et autres féroces prédateurs marins qui pullulent les eaux des finances publiques maliennes, longtemps vitaminés par l’impunité, ont coalisé. Ils sont prêts à contre-attaquer en bandes. Face à une justice surannée, l’on a une criminalité organisée, internationale, qui dispose de ressources disproportionnées (fortune amassée, réseaux d’alliances, médias à leur solde, avocats chevronnés d’ici et d’ailleurs, magistrats vénaux, porteurs d’uniformes en rupture de banc, clientèle entretenue etc.).

Il ne me semble pas que les Maliens supporteront de nouveau qu’un des symboles de l’État faillisse et que l’on invoque le manque de moyens et de compétences pour expliquer ou justifier cela. Les fondations du régime en seront sapées. Que faut-il donc faire ? D’abord ne pas tergiverser sur le besoin d’une intervention extérieure parce que ces prédateurs sont à la justice malienne ce que les djihadistes ont été à l’armée malienne. La seule différence entre les deux situations est que cette fois, nous sommes informés et nous savons à quoi nous en tenir.

Cette intervention pourrait prendre la forme de l’envoi au Mali de magistrats francophones spécialisés dans la traque de la criminalité financière. Certains seront chargés d’aider les juges du siège à préparer les procès, d’autres à aider les instructeurs à instruire les dossiers. Ils seront organisés de telle sorte qu’ils travailleront avec de jeunes magistrats maliens pour qu’à moyen terme, il y ait une capacité nationale à traiter les affaires complexes. Cela est pour les principes.

Dans la pratique, s’il faut une modification de la loi ou l’attribution de la nationalité malienne à des étrangers, ainsi soit-il. Le président actuel du Mali dispose d’une fenêtre d’opportunités réduites dont il doit immédiatement se servir. S’il montre la voie, ses concitoyens seront prêts à le suivre.

L’orgueil mal placé à la malienne ne doit plus nous empêcher de recourir à du personnel étranger pour nous aider à traiter le cancer de la corruption qui s’est métastasé dans le corps social malien. Seuls les magistrats qui se complaisent dans le statu quo refuseraient une telle aide qui accélérait le sauvetage du Mali. Car c’est ce dont il est question.

 

Abdoulaye Shaka Bagayog/L’Oeil du Mali

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