Interventions des trois obédiences sur la situation politique : Les leaders religieux préparent leur entrée en scène !

L’intervention successive, en trois jours, des trois principales grandes obédiences religieuses du Mali, avec le Chérif de Nioro, le Haut Conseil Islamique et Mahmoud Dicko, accroît l’appréhension d’une nouvelle immixtion du spirituel dans le temporel. Une alchimie qui n’a pour l’heure pas très bien réussi au Mali, car ayant miné depuis plus d’une décennie déjà l’unité et les fondements de l’Etat républicain !
La semaine écoulée aura vu le retour fracassant des trois principales obédiences religieuses qui régentent depuis plus d’une décennie la vie politique et sociale au Mali : les Hamallistes du puissant Chérif M’Bouillé Haïdara de Nioro, le Haut Conseil Islamique sous la coupe du non moins puissant Guide des Ançar Dine, Ousmane Madani Chérif Haïdara et le redoutable Mahmoud Dicko, désormais consacré faiseur de Roi. Trois sujets aussi différents que la prolongation de la Transition, la refondation du Mali avec la gestion des préoccupations des religieux musulmans et la justice pour les victimes des tueries des 10, 11 et 12 juillet 2020. Voilà le menu proposé le week-end écoulé par les religieux du Mali. Coup sur coup, les trois sommités religieuses sont sorties de leurs réserves pour prendre des positions remarquées quant à la situation du Mali et la conduite actuelle des affaires publiques.
C’est le Guide de la Tidjania qui, depuis Nioro du Sahel, a ouvert le bal lors de son homélie hebdomadaire du vendredi 9 juillet dernier. Au cours de son sermon, le Chérif M’Bouillé Haïdara a considéré que le délai de 18 mois imparti à la Transition est nettement insuffisant, tout en appelant les maliens à se mobiliser derrière les militaires pour exiger une prorogation. Le Guide religieux va jusqu’à inviter le peuple à se préparer à subir les conséquences d’un inévitable embargo auquel la communauté internationale soumettra le pays. Le Guide des hamallistes avertit de l’échec garanti du processus de transition si d’aventure les autorités actuelles s’obstinent à vouloir tenir ce délai. C’est moins cette prise de position, qui met considérablement de l’eau dans le vin des Colonels de Kati, que l’intervention très remarquée du leader de la Tidjania sur ce dossier controversé qui a retenu l’attention. Et pour cause, le Chérif de Nioro rame à contre-courant de la classe politique quasi unanime à sortir au plus tôt de cet intermède. Le Guide des hamallistes estime que les militaires doivent parachever les chantiers annoncés ; ce qui constitue un casus belli aux yeux du landernau qui estime qu’il faut plutôt réduire la voilure transitoire. A l’instar de nombre de formatons politiques, le Parena de Tiébilé Dramé, pourtant un fidèle du leader des Hamallistes, avait accusé le chef du Gouvernement actuel, Choguel Maïga, en dénonçant « … un flou artistique sur le respect de la durée convenue de la transition (car) les chantiers que le Premier ministre veut ouvrir visent à préparer les conditions d’un prolongement de la période transitoire ». Apparemment en contradiction donc avec le Chérif.
Le Chérif de Banconi annonce la refondation du Mali
A la suite du Chérif de Nioro, c’est le Haut Conseil Islamique du Mali, HCIM, qui est descendu le lendemain samedi 10 juillet dans l’arène, pour se prononcer sur la situation actuelle. Le HCIM a profité de l’occasion pour annoncer sa décision d’organiser pour ce 31 juillet prochain, des assises nationales de la refondation du Mali. Rien moins ! Pour Mohamed Macky Bah, le 8ème vice-président de l’association et non moins très proche de Ousmane Madani Haïdara le Président du HCIM, ces assises devront examiner la situation des écoles coraniques et des medersas, les controverses autour de l’acte de mariage délivré dans les mosquées par les imams, la situation des étudiants en Arabe et surtout l’intégration dans le giron de l’Etat des 500 imams envoyés en formation, ainsi qu’un éventuel statut officiel à accorder aux leaders religieux. Aux yeux du gendre du guide des Ançar Dine, les oulémas joueraient un rôle majeur dans le pays, à l’image de l’accord de désengagement de l’Etat à Farabougou. Ces concertations, qui se tiendront à Bamako, entre les représentants de tous les musulmans venus des régions, cercles et arrondissements du Mali, produiront ainsi des résolutions devant conduire à l’indispensable refondation du Mali.
Faut-il rappeler que le 8ème vice-président, acquis à la cause du leader des Ançar Dine à la dévolution duquel il a créé l’association des leaders religieux du Mali, est considéré comme le porte-voix de Ousmane Madani Haïdara, communément appelé le Chérif de Banconi. Or pour mémoire, ce dernier avait déclaré que son mouvement et lui-même se prononceraient lors des prochaines échéances et feraient part de leurs choix, estimant que les Ançar avaient trop longtemps gardé réserve. Des assises nationales pour des sujets aussi peu ‘’nationaux’’ annoncent certainement la mise en pratique, sous peu, des intentions du président du HCIM.
Dicko revient par la quête de justice
Pour sa part, l’Imam Mahmoud Dicko a profité du premier anniversaire des tueries de l’année dernière pour exiger l’accélération des dossiers pour que justice soit enfin rendue aux victimes assassinées. Les forces de répression du régime déchu de IBK, avec de forts soupçons pesant sur la FORSAT, s’étaient livrées à des meurtres de masse contre les manifestants M5-RFP, alors engagé dans une contestation populaire contre l’ancien Président et son pouvoir. Si l’exigence de justice était au cœur de l’intervention du leader wahhabite, ce dernier n’a pourtant pas manqué ce dimanche 11 juillet d’avertir les militaires : « L’armée doit rester une armée républicaine au service du peuple et non le contraire », a-t-il lancé à l’endroit d’une junte qui n’a visiblement pas renoncé à sa volonté hégémonique sur les institutions. Le prêcheur de la Sunna Missiri de Badalabougou a été catégorique avec la junte : « Le peuple malien ne donnera un chèque en blanc à personne », a-t-il à nouveau répété comme il l’avait fait à plusieurs reprises. Pour Mahmoud Dicko, la junte a un seul rôle : celui d’organiser des élections acceptées par tous et libérer la place. Pa si sûr que, sur ce plan, l’ancienne autorité morale du M5-RFP ait accordé les violons avec son mentor, le Chérif de Nioro !
Toujours est-il que le retour des religieux sur l’échiquier n’augure pas de notables bouleversements dans la pratique politique vers un renouvellement des pratiques en cours et qui ont contribué à la situation délétère actuelle. Aux yeux de nombre d’observateurs, on assiste plutôt à un raffermissement de leur mainmise rampante sur les politiques qui se précipiteront à la quête de d’onctions et bénédictions. Certes le Mali a connu une crise politique en 1997, avec le boycott du processus démocratique et même des institutions par l’opposition, alors regroupée dans le Collectif des partis politiques de l’opposition, COPPO. Ceci était apparu davantage comme une confrontation politique normale dans le jeu démocratique sans remise en cause des principes fondateurs de la République. Toutefois, depuis l’irruption remarquée des leaders religieux, dont essentiellement Mahmoud Dicko et le Chérif de Nioro, dans le jeu politique à la faveur de la contestation du Code de la famille, le pays n’a plus cessé de vivre une instabilité socio-politique majeure au point de miner durablement l’unité nationale et le caractère républicain de l’Etat.
A la faveur du renouvellement des institutions couronnant l’actuelle Transition, la multiplication des prises de positions religieuses est annonciatrice de nouvelles immixtions. Voire d’une prise en otage de la libre expression ! Pour le meilleur ou le pire ?

Jean-Baptiste Satono/La Révélation

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