Mali-Russie : Quel avenir ?

 

Le signal est fort. Sergueï Lavrov à Bamako ! Cela sonne plus que jamais la concrétisation de l’axe Bamako-Moscou. Engagements forts, défis particuliers, solutions communes. La Russie et le Mali, main dans la main. La relation est désormais mutuellement assumée et ce, dans plusieurs domaines comme ceux de la défense, des mines, de l’agriculture, de la technologie. Un partenariat très attendu par des millions de Maliens. On ne peut pas faire d’omelettes sans casser d’œufs. Voilà la maxime qui sied à la situation entre la Russie et le Mali.

« La Russie est ici à la demande du Mali », a déclaré le ministre des affaires étrangères et de la coopération internationale Abdoulaye Diop, au cours de la conférence de presse qu’il a animée avec son homologue russe Serguei Lavrov. En clair, Bamako lève le voile sur le sens de la présence russe au Mali. Si la déclaration de Abdoulaye Diop vaut son pesant d’or pour la Russie, elle a tout aussi le mérite du courage de Bamako, d’assumer ses choix de partenaires. Dès lors, il convient de se demander ce que pourra apporter la Russie de nouveau à la lutte anti-terroriste au Mali ? La Russie devra aller au-delà, obtenir des « résultats efficaces sur le terrain », selon le ministre Abdoulaye Diop et inscrire tout cela dans la durée.

Bamako attend beaucoup de Moscou. Et Moscou attend également beaucoup de Bamako. La Russie ne va pas opter pour un partenariat aussi d’envergure avec le Mali, si elle n’y entrevoit pas d’intérêts pertinents. Ce sera du donnant-donnant, du moins, un partenariat « gagnant-gagnant », qui va jalonner le renouveau dans la coopération avec la Russie, selon les autorités de la transition.

 

Au-delà de la coopération militaire, le développement…

Voilà l’autre attente du Mali, qui n’est pas la moindre : le « Développement ». Toutefois, la Russie sera-t-elle un partenaire de taille pour aider le Mali dans son essor économique, notamment dans les domaines porteurs comme les mines, l’énergie, l’agriculture, les infrastructures modernes ou la technologie ? En tous cas, au lieu de parler de « développement », on doit évoquer le concept du co-développement. Car il reste à savoir si la Russie, puissance militaire certes, a les mêmes côtes d’influence sur d’autres domaines de développement, sur lesquels elle est très attendue au Mali.

L’innovation et l’industrialisation, qui symbolisent la percée économique de tout pays, semblent un indicateur fiable pour jauger l’apport potentiel de la Russie au Mali, pour se développer. Selon le rapport 2022 Global Innovation Index qui est publié chaque année par l’Organisation mondiale de la Propriété Intellectuelle (OMPI), une agence spécialisée des Nations Unies, la Russie est classée 47ème sur 132 économies dans le monde. Cette présentation sur l’innovation dans le monde, classe le Mali au 126ème rang, juste devant pays que sont la Guinée, le Burundi, le Yemen, l’Angola et l’Iraq. Avec une Russie classée au milieu du tableau, derrière des pays économiquement timides comme la Hongrie 34ème, la Bulgarie 35ème, l’Israël 16ème, le Chypre 27ème, le Malte 20ème, la République de Corée 6ème, les Pays-Bas 5ème, la Grèce, la Slovaquie, la Malaisie, l’Autriche entre autres, elle apporte à l’image de ce classement, peu au progrès du monde et à la construction de demain. L’étude classe les économies mondiales en fonction de leurs capacités d’innovation et elle se compose de pas moins de 80 indicateurs, regroupés en intrants et extrants de l’innovation et vise à saisir les facettes multiples de l’innovation, tributaire de la pertinence du secteur privé de tout pays, du développement et de l’essor économique.

Ainsi, si la Russie a une assise indéniable au concert des nations grâce à sa puissance nucléaire et militaire dont le Mali a besoin, il sied de voir entre guillemets qu’elle est loin des Etats Unis, de l’Allemagne, voire de la Suisse, de l’Estonie, ou de la nouvelle Zélande, en matière de solutions qui font bouger la planète et facilitent la vie. Alors que le monde de demain appartient à l’innovation, l’économie de demain reposera indubitablement sur l’innovation dans les mines, l’agriculture, la santé…

 

Un partenariat, des coûts

Le Mali, en assumant le renouveau de sa coopération avec la Russie, tape assez fort sur la scène diplomatique mondiale. Il assume grandement et avec fierté une responsabilité historique. Un choix, qui ne sera pas sans conséquences. L’orientation du Mali va certainement bouleverser des intérêts traditionnels notamment ceux de la France, au-delà, d’autres pays comme l’Allemagne, dont l’annonce du retrait des soldats de la MINUSMA a ouvert la voie à la venue de la Russie au Mali. La livraison, la semaine passée, des chars allemands à l’Ukraine, est pleine d’évocations qui donnent plus de lucidité sur la position de Berlin vis-à-vis de la Russe actuelle. Faut-il le rappeler, l’Allemagne est le premier pays à reconnaître le Mali indépendant. Le choix ou la confusion qu’a semée la présence d’instructeurs russes au Mali, n’a pas été sans conséquences pour Berlin, qui a annoncé un retrait sans « bruit » de ses soldats du Mali.

S’il faut reconnaître une nette évolution des offensives militaires sur le théâtre, le choix de la Russie aura des coûts pour le Mali. Pourvu que le rendement soit plus significatif que l’investissement alloué à ladite coopération. N’évoquons pas ici l’investissement en termes de coût « financier », mais parlons du coût stratégique ou géopolitique, que ce partenariat va coûter. La lutte contre le terrorisme en elle-même est couteuse et n’est jamais gratuite, que ce soit avec la France, la Russie ou les Etats-Unis. Barkhane au Sahel côutait « 2 millions d’euros par jour à la France ». Mais pour quelle raison ? Surtout pour peu de résultats, en deçà de la somme injectée. Le partenariat avec le Kremlin sera coûteux à plusieurs égards. La Russie d’aujourd’hui, avec la guerre en Ukraine, est loin d’être une position soutenue ou partagée à l’occident notamment des américains, français, allemands.

Nouer un partenariat avec une puissance qui ne partage pas la même vision que ces puissances, revient à s’approcher d’une puissance tout en s’éloignant d’autres. Cela n’est pas une balance qui tient les intérêts de notre pays équilibrés, voire sauvegardés.

La Russie pourrait beaucoup apporter au Mali. Mais il ne faut pas se donner le privilège d’ignorer la marche du monde, qui est indubitablement de poser les jalons d’une coopération plurielle, une coopération avec tous. Les coopérations doivent s’inspirer, se renforcer, se compléter pour le meilleur et non de se substituer au risque d’ouvrir des boulevards de risque dont seul l’avenir pourrait déterminer l’issue.

 

Le paradoxe d’un « made in Mali »

Déconstruire sur le chantier du Mali-koura, la mentalité d’éternel assisté, qui intègre ou adosse nos attentes et responsabilités à des tierces puissances, serait la meilleure voie à suivre. La Russie sera aux côtés du Mali, non seulement sur le plan du « développement économique » mais aussi de « l’aide humanitaire ». Voilà la donne ou l’orientation qui fait peur et qu’il faille changer, car elle annonce un remake des partenariats traditionnels avec l’Occident. Le nouveau partenariat ne doit pas intégrer de l’aide ou de l’assistance humanitaire continue à notre pays, mais doit plutôt s’adosser sur des transferts de compétences et de technologies propres aux besoins de développement du Mali. Si la Russie est prête à donner des millions de tonnes de blé au Mali, le partenariat lucide voudrait qu’on renonce au blé, mais qu’on accède à la mécanisation russe, ses technologies, pour permettre au Mali de produire du blé chez nous, surtout avec les millions de terres disponibles et propices à cette culture à Djiré, Goundam et ailleurs. Il faut que la coopération militaire promette le Mali à la production d’armes, ou du moins, positionne le pays à assurer sa propre défense, voire celle de ses voisins. Ce qui va permettre à la Russie de se démarquer des autres coopérations peu ou prou contributives.

Soutenir le Mali éternellement pour sa sécurité, est contraire au vent de l’indépendance, éloigne même l’esprit nationaliste et l’espoir souverainiste de voir émerger un « Made in Mali », tant attendu par les populations. Tout compte fait, il urge de sauver le Mali. Si la manière importe peu en ces heures qui courent, la voie à suivre ne doit pas être un jeu de hasard.

Bienvenue à la « pierre » de la Russie pour l’édifice de la souveraineté du nouveau Mali. Le Président de la Transition Assimi Goita, s’est rarement trompé depuis qu’il est aux commandes de la transition. Ses choix sont assumés et mesurés. Il est peu loquace mais très efficace dans sa lecture des situations. Pourvu que sa clairvoyance guide les bons choix au bonheur des Maliens.

Ousmane Tangara/Le Challenger  

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

maliafrique.ml

GRATUIT
VOIR