C’est à son ancienne ministre de l’Économie et du Plan que le chef de l’État a choisi de confier les rênes du ministère des Affaires étrangères. Guerres au Proche-Orient, relations difficiles avec les pays de l’AES… Les dossiers qui l’attendent sont nombreux.
Fin janvier, elle a refermé l’un des chapitres les plus importants de sa carrière. À 64 ans, après dix années passées à la tête du ministère de l’Économie, du Plan et du Développement, Nialé Kaba, appelée à piloter la diplomatie ivoirienne, a fait ses adieux à ses équipes. Le président Alassane Ouattara, réélu pour un quatrième mandat fin octobre, a donc choisi cette fidèle de plus de trente ans pour succéder à Léon Adom Kacou aux Affaires étrangères, avec rang de ministre d’État, dans un contexte de tensions diplomatiques avec certains de ses voisins et de crises internationales majeures. Elle incarne l’un des rares visages féminins de ce nouveau gouvernement , six femmes sur trente-quatre membres.
Lors d’une cérémonie empreinte d’émotion, son successeur au Plan, Souleymane Diarrassouba, a salué son « engagement sans faille » et un « bilan qui ne se résume pas à une succession de chiffres. » Elle, fidèle à sa réputation, a évoqué un travail mené « avec rigueur et méthode. » Deux mots qui disent beaucoup de cette économiste et statisticienne de formation aussi émérite que discrète, installée aux avant-postes depuis la sortie de crise postélectorale de 2011, occupant sans interruption des fonctions ministérielles de premier plan.
« Nialé Kaba est une économiste de première classe. J’ai une totale confiance en elle », assurait déjà le chef de l’État en 2012 au moment de lui confier le portefeuille de l’Économie et des Finances première femme à ce poste, après un bref passage au Logement qu’elle conservera jusqu’en 2016, avant de voir ses attributions élargies à la planification économique et d’œuvrer à la mise en place des Plans nationaux de développement (PND) successifs.
Rencontre « déterminante » avec Alassane Ouattara
« Mon entrée en politique est indissociable de ma rencontre déterminante avec le président Alassane Ouattara. J’ai été profondément marquée par sa rigueur intellectuelle, sa maîtrise des questions économiques et sa vision structurée du développement », se souvient celle dont la trajectoire est souvent comparée à la carrière de la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, ancienne ministre des Finances et ex-directrice générale-adjointe de la Banque mondiale.
Sa rencontre avec Alassane Ouattara remonte au début des années 1990. Lui est alors Premier ministre. Elle intègre les services de la primature comme chargée d’études. Cinq candidatures sont examinées et seule la sienne est retenue. Un choix qui ne doit rien au hasard : le CV est impeccable. Titulaire d’une maîtrise en sciences économiques obtenue à l’université d’Abidjan, Nialé Kaba est diplômée de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique de Paris (ENSAE), formation qu’elle complètera par un DEA en économie internationale et développement à la Sorbonne et un diplôme en Gestion de la politique économique obtenu à l’Institut du Fonds monétaire international (FMI) à Washington. Un parcours taillé pour les hautes responsabilités.
« Lorsqu’Alassane Ouattara a décidé de s’engager dans la compétition présidentielle, nos échanges se sont intensifiés autour des enjeux de reconstruction du pays, de stabilité macroéconomique et de modernisation de l’État », raconte-t-elle. Ces sujets la passionnent, elle qui se définit, aujourd’hui encore, plus comme une technicienne que comme politicienne. Une femme de chiffres et de résultats, incarnant une certaine idée de la rigueur économique.
« Il s’agissait pour moi de m’engager dans l’immense projet transformateur qu’il portait pour la Côte d’Ivoire. Aujourd’hui, les faits me donnent raison de l’avoir soutenu, au regard de ce qu’il a accompli pour le pays », poursuit-elle. À ses côtés, souvent dans l’ombre, elle s’impose peu à peu comme l’une des chevilles ouvrières de cette vaste transformation et devient sa conseillère économique. Nialé Kaba participera à la création du Rassemblement des Républicains (RDR) au milieu des années 1990, sans fonction officielle jusqu’en 2002, année où elle se voit confier la rédaction du projet de société du président et le secrétariat technique de l’économie et de lutte contre la pauvreté.
Du village de Bouko à la BAD
Dans un univers politique souvent bruyant où la lumière a tendance à ne s’attarder que sur les tribuns, elle incarne un contre-modèle. Née dans un village reculé du nord-est de la Côte d’Ivoire, dans le département de Bouna où elle vient d’être élue députée, rien ne la prédestinait à cette carrière. « Mes parents sont analphabètes, mais mon père a été visionnaire. Il a marqué mon parcours, ainsi que celui de mes sœurs, de manière décisive. À contre-courant des normes de l’époque, qui privilégiaient l’éducation des garçons, il a tenu à ce que toutes ses filles soient scolarisées, convaincu que c’était la clé de notre autonomie et de notre émancipation », se souvient-elle.
Certaines de ses sœurs elle en a une dizaine et un frère occupent aujourd’hui des postes importants dans l’éducation nationale ou dans des institutions internationales. Pour cette famille qu’elle décrit comme « assez aisée pour un village reculé » son père alliant commerce avec Abidjan et grandes cultures agricoles sa première nomination au gouvernement lui a paru être « un immense honneur, et au-delà, pour tout le village. »
Devenue gouverneure pour la Côte d’Ivoire à la Banque africaine de développement (BAD), Nialé Kaba a également présidé à deux reprises le Conseil des gouverneurs de l’institution. « Une expérience particulièrement marquante », confie-t-elle. La première, en 2019-2020, s’est déroulée dans un contexte de fortes tensions internes et en pleine pandémie de Covid-19. Elle y supervise la 7e augmentation de capital de la BAD, la plus importante de l’histoire.
Souvent décrite comme une fine négociatrice, elle a largement contribué à réélection d’Akinwumi Adesina à la tête de l’institution, mettant fin à une crise de gouvernance. Sa seconde présidence, en 2024-2025, l’amène à conduire le processus électoral pour le nouveau président, Sidi Ould Tah. « J’ai pu observer que la négociation efficace repose sur une préparation rigoureuse et une écoute attentive », résume-t-elle, tandis que certains de ses détracteurs à la BAD la soupçonnent de « jouer les ingénues » pour mieux manœuvrer.
Stratégie diplomatique
Désormais, ses talents de négociatrice lui seront précieux pour gérer les grands dossiers qui lui incombent, notamment avec les pays voisins, le Mali et le Burkina Faso en tête ‒ désormais réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES) avec le Niger ‒, avec qui les liens se sont considérablement distendus ces dernières années depuis l’arrivée au pouvoir des juntes. « Nous n’avons pas que des frontières communes, mais des histoires communes, des populations qui sont imbriquées, qui ont des liens. La posture de la Côte d’Ivoire a toujours été la même, celle du dialogue et de la concertation. Nous sommes en demande d’un rapprochement et d’un dialogue » affirme-t-elle.
Au sujet des guerres qui meurtrissent le Proche-Orient, elle plaide, là encore, pour le dialogue auprès des nombreux ambassadeurs qu’elle reçoit à Abidjan. « La Côte d’Ivoire est sollicitée par les différentes parties, mais elle a une particularité : elle s’inscrit dans une démarche constante de paix et de dialogue, ce qui lui confère un rôle central de neutralité », assure-t-elle. Une ligne diplomatique d’autant plus stratégique que les pays du Golfe comptent parmi les partenaires clés du pays.
Florence Richard, Journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la Côte d’Ivoire
